Abderahim Bourkia sociologue

Réflexions sur le suicide au croisement des dynamiques sociales, économiques, culturelles et politiques
Les dynamiques socio-économiques, culturelles et politiques au Maroc contemporain ne font pas que des heureux. C’est le cas dans d’autres pays du globe. Même ceux qui sont plus avancés que le nôtre. Il n’empêche que le suicide demeure un phénomène à la fois peu documenté et profondément marqué par la non-déclaration, la stigmatisation sociale et l’absence de dispositifs de prise en charge systématiques. Ce fait social complexe continue à hanter les vivants qui n’ont pas su écouter les cris de détresse de celles et ceux qui sont partis. Les Marocain-e-s qui ont des proches qui vivent au quotidien une des formes de détresse psychologique où qui ont un membre de la famille qui s’adonnent à la toxicomanie. Deux facteurs qui constituent un risque potentiel. Les statistiques disponibles, bien que limitées, montrent une réalité complexe qui ne peut être comprise qu’en articulant les dynamiques sociales, économiques, culturelles et politiques contemporaines. Cette perspective plurielle permet d’éviter les explications strictement psychologisantes et de restituer le suicide comme un fait social total, pour paraphraser l’expression heure de Marcel Mauss, traversé par les mutations accélérées de la société marocaine. Mon intervention s’inscrit dans le sillage de la première étude sociologique classique majeure d’Emile Durkheim, il y a plus d’un siècle, les recherches se sont développées dans la mesure que le suicide est devenu un problème de santé publique dans de nombreux pays occidentaux. Certes, le prisme sociologique conteste la perspective purment individualiste de la détresse qui conduit à commettre l’acte déplorable, mais la façon d’étudier les processus sociaux conduisant au suicide et l’objectif de comprendre chaque cas ont rendu évident le recours aux méthodes qualitatives et aux différentes écoles théoriques. Durkheim a ouvert une brèche et a inspiré de nombreuses études sur les facteurs sociaux, tandis que la combinaison avec d’autres variables culturelles et politiques offre une large compréhension.
Dans cette réflexion, je propose certaines pistes notamment autour de la jeunesse, des trajectoires de vulnérabilité, du rôle des relais sociaux institutionnels ou associatifs dans la médiation sociale. Mon intervention tend à offrir des outils analytiques pertinentes certes mais non exhaustif.
Dynamiques sociales : transformations des liens, tensions intergénérationnelles et vulnérabilités émergentes
Dans le contexte marocain, la famille constitue traditionnellement un espace de solidarité et de protection. Toutefois, les mutations sociétales urbanisation accélérée comme l’exode rural ou les migrations internes, les mutations des rapports au genre, élévation des attentes des ménages fragilisent certains de ces mécanismes protecteurs. Les jeunes, en particulier, se trouvent pris dans un étau et une grosse tension entre des normes familiales persistantes et une modernité qui promet mobilité et réussite mais ne garantit ni la stabilité professionnelle ni l’autonomie économique. Donc, la famille qui est censé être le rempart et le bouclier se transforme en fardeau et en premier handicape que l’on doit franchir.
La détresse suicidaire peut naître de cette contradiction entre attentes familiales fortes, entre autres, réussite sociale, mariage, respectabilité et conditions réelles de vie marquées par l’incertitude. Mes travaux sur la jeunesse et la déviance éclairent utilement ce point : il montre que les trajectoires de vulnérabilité se construisent sur la durée, au croisement de l’école, de la rue, du chômage et parfois de l’absence d’espaces d’expression symbolique, culturelle ou sportive. Le suicide s’inscrit alors dans un continuum de souffrances invisibles et rarement verbalisées.
Dynamiques économiques : inégalités, précarité et sentiment d’avenir incertain
La question économique demeure centrale. Le chômage des jeunes, l’incertain, la précarité des emplois informels et les fortes inégalités territoriales contribuent à créer un climat de désespérance sociale dans certaines régions. La société de la consommation, les marchands du vide, la comparaison fréquente entre « les succès visibles » de certain-e-s surtout celles et ceux qui pullulent les réseaux sociaux et le décollage fulgurant au niveau des infrastructures, grands projets perçus comme un décalage et non une priorité et les enjeux de la gestion de la chose publique qui ne se reflète pas sur le terrain en terme d’opportunités pour les ménages. Le fossé abyssal entre les partis politiques et leur déconnexion des affaires du grand public. La stagnation ressentie du quotidien génère un sentiment d’injustice et d’abandon.
Dans ce cadre, le suicide peut être compris comme un acte où se cristallisent frustrations, impossibilité de projection et sentiment de dévalorisation. L’approche structurelle est donc indispensable pour saisir l’articulation entre conditions économiques et vulnérabilité psychique.
Dynamiques culturelles : tabous, stigmatisation et omerta
Le suicide reste largement tabou au Maroc, associé à la honte familiale, à la condamnation religieuse et à l’impossibilité de ritualisation funéraire normale. Ce silence social complique la prévention, fragilise les familles confrontées au drame et empêche une compréhension publique du phénomène. Le poids du stigmate empêche également le recours précoce aux soins, alors même que les symptômes de détresse sont souvent observables par l’entourage.
Les normes de genre jouent elles aussi un rôle : la masculinité marocaine traditionnelle valorise la force, la retenue émotionnelle et la capacité à subvenir aux besoins des siens ; l’échec économique ou familial est alors vécu comme une déchéance personnelle. Chez les femmes, violences conjugales, chantage social et contraintes normatives peuvent constituer des facteurs déterminants. Ces dimensions nécessitent une lecture sociologique fine et contextualisée. Hélas, l’omerta empêche toute tentative intelligible pour comprendre et expliquer davantage afin d’éclairer des pistes de prévention en amont.
Dynamiques politiques et institutionnelles : absence de stratégie et faiblesse de l’offre de soins
Le Maroc souffre encore d’un déficit structurel en matière de santé mentale : manque de psychiatres et psychologues bien qualifiés qui ne voient pas les patients comme des clients, structures insuffisantes, absence de prise en charge communautaire coordonnée et fragmentation institutionnelle. Les politiques publiques restent orientées vers des priorités visibles plutôt que vers la santé mentale, qui demeure un domaine peu valorisé politiquement. La prévention du suicide nécessite pourtant une action intersectorielle mobilisant éducation, santé, justice, sport, médias et institutions religieuses.
C’est ici que certaines propositions trouvent leur pertinence : j’insiste sur les espaces de socialisation positive clubs sportifs, associations, structures de proximité pour rejoindre les standards internationaux de prévention qui utilisent les agents de la socialisation outre que la famille comme « filets concrets de protection ». Toutefois, ces espaces ne peuvent jouer ce rôle que s’ils sont articulés à un véritable système de santé mentale, ce qui reste encore insuffisant.

Conclusion
Le suicide au Maroc est un phénomène multiforme qui ne peut être réduit à une seule cause : il se situe à l’intersection de fragilités individuelles et de contraintes structurelles sociales et économiques en premier lieu et territoriale, de normes culturelles liées à la pression sociale, ici on peut parler de la stigmatisation que subit les Marocain-e-s partout de la part des autres qui et de choix politiques jugés inappropriés par une partie de la population qui brandit la dichotomie investissement social dans l’humain vs. infrastructures visibles. La lecture des parcours de jeunesse, le rôle du sport et la culture comme médiation sociale sont tout à fait pertinents pour penser des stratégies de prévention communautaire, mais ils doivent être complétés par des approches cliniques, genrées, territorialisées et par un renforcement concret des services de santé mentale et des politiques publiques.

Article précédent
Article suivant

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

About Us

Luckily friends do ashamed to do suppose. Tried meant mr smile so. Exquisite behaviour as to middleton perfectly. Chicken no wishing waiting am. Say concerns dwelling graceful.

Services

Most Recent Posts

Company Info

She wholly fat who window extent either formal. Removing welcomed.

Let's Talk

+1-(631) 673-4110
Huntington, New York(NY), 11743

Contact

Portfolio

Plan du site

Accueil

Art thérapie

Galerie

Actualités

Contact

Plan sur Map

© 2024 Created with Love by AMRAOUI