Pr Maurice CORCOS psychiatre et pédopsychiatre.

Introduction :

Le drame du patient suicidaire est dans la puissance (masse et énergie) de sa pulsionnalité vive, qu’il ne maîtrise pas (et ne peut donc transformer en pouvoir), littéralement l’emporte et le désubjectivise dans les moments de crise. Un moi dépossédé de lui-même . Alors la violence pulsionnelle fait effraction plus qu’elle ne s’organise .. Le sujet, comme violenté de l’intérieur, est alors dans l’obligation d’avant tout s’en excaver et l’évacuer, de s’en expurger, et de l’expulser, et d’ainsi faire cesser (ou du moins espérer « zapper ») l’angoisse que l’excitation libre génère. Il y a là une impuissance à exister dans ce bouillonnement et une « terreur » et pas seulement une angoisse à ne pouvoir y être pleinement soi-même. Cette « terreur d’exister[1] » quand elle n’étrangle pas le sujet  et le fait alors verser dans la confusion et le délire, l’oblige pour être « tel qu’en lui-même », à se tenir au plus près de ses limites, de ses frontières délimitantes et subjectivantes, mais toujours sur une ligne de fuite blanche (carence) ou une sombre ligne de crête (maltraitances), et dans les moments de crise, une ligne de sorcière rouge passion (atmosphères incestueuses), et non relativement tranquille, sur une ligne de suite avec quelques possibles embardées.

Le passage à l’acte , survient invariablement, lors de rapprochés ou de défaillances de l’environnement qui réactivent des expériences passées . Il est aussi, bien souvent, recherché, soit activement, soit plus insidieusement (création de ses conditions) ; non pas tant comme il peut le sembler à première vue dans une visée d’union  dont le sujet aurait la nostalgie ou le besoin impérieux, mais bien plus essentiellement dans une visée d’expulsion cathartique de cette excitation interne qui le déborde et le dépasse et que le sujet renvoie à celui qui l’a sollicité… l’objet primaire ou son substitut. Le sujet n’est pas suffisamment névrosé, Il n’est certes pas tout à fait sain, mais pas entièrement malade, figé et agité tant il se débat sans cesse et encore contre ce qui fait retour et l’immobilise en le sidérant.

Le moi du sujet a du mal à reconnaître, dans la bourrasque de l’excitation, des désirs qui seraient les siens, il a d’abord à contenir cette force dont il s’éprouve être le jouet. Il y a alors dans certaines circonstances sollicitantes, répétition compulsive d’un acte qui pare au plus pressé, à savoir la menace de désorganisation qui pèse sur le moi. Dans le retour d  une expérience d’un vécu d’abandon dans l’enfance. Et s’il se répète, on perçoit qu’à chaque fois le sujet peut espérer gagner du terrain sur l’espace de représentation… et que dans un certain nombre de cas, c’est même ce vécu-là précisément qui génère une créativité .

L’acte, toujours peu ou prou marqué par l’affect, est reviviscence – remémoration corporelle.

Ce qui fait retour et impose le passage à l’acte chez le sujet  c’est une expérience subjective traumatique primaire de perte. Et de fait celle-ci est fréquemment retrouvée à  l’anamnèse. Elle fait retour non sous forme de réminiscence (qui laisse supposer peu ou prou une représentation) mais de reviviscence de traces sensori-motrices et affectives. Traces ayant subies l’usure du temps et la falsification espéré par le travail de la mémoire.. Dire qu’elle fait retour est un euphémisme ; il y a téléscopage des temps, et tohu-bohu, le temps sort de ses gonds et le futur se montre, dans une inquiétante étrangeté, avec le dé-visage d’une figure du passé. C’est ce qu’exprimait magnifiquement Margaret Little[2], « Plus l’angoisse est primitive, plus l’action est une forme primitive du souvenir de l’environnement précoce ». Les performances de certains artistes qui envahissent l’art contemporain sont là pour témoigner de cette inquiétante étrangeté d’un retour du familier : performer (to perform : « acter et interpréter ») les effets de l’absence de l’objet jusqu’à l’incarner – ici j’existe, dans cet acte je me reconnais… je m’éprouve… je me réalise en endurant. Mais nous n’oublions pas que l’artiste réussit là où souvent le patient échoue à construire un minimum son acte de représentation, comme nous n’oublions pas la fréquence des passages à  l’acte y compris suicidaires des artistes au sortir de la scène de représentation qu’ils ont choisi, celle là même où ils existent plus qu’en dehors.

 

  •  

 

 

 

 

 logique du désespoir et logique de l’indifférence

 Le « sujet suicidaire », si peu sujet de lui-même (trop « je est un autre », « on me pense ») finissant tant par s’identifier à l’instance qui le juge (la société, la famille) ou à celle qui est jugé (le moi et l’idéal du moi), qu’il agresse l’objet ou s’offre à ses vœux de mort.

Reste la question difficile à trancher dans les suicides dit « réussis » : l’acte écrase-t-il un fantasme trop cru , qui lui-même étoufferait la pensée ou ne vient-il qu’en lieu et place d’un fantasme blanc fruit d’une carence d’investissement de l’environnement ? Les deux probablement. Dans les « conduites » et non les « comportements » suicidaires , il demeure quelque chose dans l’acte qui lui donne le caractère d’un geste, c’est-à-dire qu’il est encore et toujours chargé d’affects, fussent-ils de haine (la peur se transformant en haine permet au sujet de se sentir exister et de se tenir… la haine est un formidable liant plus solide que l’amour), et qu’il est adressé à quelqu’un. Le passage à l’acte dans les suicides « réussis » semble lui, hors langage, mais peut-être même aussi hors affects et représentations comme si nulle scène de violence et de haine ne constituait de scénarios inconscients suffisamment prégnants. De fait ces suicides « réussis » surviennent (hors accident) lors du passage bien décrit par André Green[3] chez ces patients d’une logique du désespoir à une logique de l’indifférence. 

  • Dépendance et passage à l’acte suicidaire.

Le facteur de risque suicidaire essentiel dans le passage à l’acte chez  apparaît être dépendant de l’importance de sa fragilité narcissique et de la nature de la dynamique familiale. L’ensemble des données épidémiologiques mettant en exergue les facteurs de risque spécifiques sus-cités apparaissent découler directement et indirectement de ces deux dimensions centrales, ainsi que d’une éventuelle vulnérabilité biologique. Ces trois dimensions qui interagissent entre elles sont particulièrement visibles dans la dépendance du sujet aux autres et dans la massivité, la fixité et la rigidité (peu de capacité de mouvance intrapsychique et de déplacement) de ces investissements. Cette dépendance témoigne du maintien d’une position archaïque dans la relation aux objets parentaux (intolérance à la frustration, omnipotence infantile confirmée par la terreur qu’inspire le passage à l’acte suicidaire).

Les principaux facteurs de risque de suicide à l’adolescence, renvoient à cette économie pulsionnelle singulière, mise en difficulté lors de la nécessaire gestion de la trop grande proximité ou de la séparation du sujet d’avec ses objets à cet âge charnière et de transition de la vie. Ces facteurs de risque sont : certains registres psychopathologiques (psychotique, mélancoliques et limites), certains indices pronostiques symptomatiques (fugues, automutilations), des antécédents d’abus sexuels dans l’enfance, des antécédents de passages à l’acte suicidaire chez les proches favorisant une identification morbide de l’adolescent, et des antécédents de passages à l’acte chez le sujet qui l’ont fait passer de l’autre côté du miroir et ont réorganisé sa personnalité autour de cette victoire narcissique à la Pyrrhus. Des facteurs antérieurs et d’autres postérieurs donc qui vont évidemment interagir, pouvant pour le pire, favoriser l’auto renforcement et la répétition de la conduite.

N’oublions pas en effet que le passage à l’acte modifie le sujet car il touche au réel (le sexuel, la mort) et intensifie le rapport à l’autre dans le pulsatile et la sensation… jusqu’à la consumation sensorielle : « On en ressort fourbu… Toujours plus affamé, et ça nous fait [la fréquentation assidue de l’extrême] dégringoler de plusieurs crans sur l’échelle de l’estime de soiCette attente (passivante et jusqu’à humiliante cnqr) ne craint rien comme d’être déçue de ne plus rien trouver d’assez extrême à son goût » [4]..

Le patient suicidaire, qui échoue à se rassembler dans un vécu émotionnel et une mentalisation, voire même dans une organisation dépressive salvatrice, dont on sait le rôle essentiel dans tout processus de subjectivation en particulier à l’adolescence, est emporté lors de chaque crise par une rage narcissique destructrice à l’origine de son geste. L’angoisse inhérente aux pertes et aux séparations réelles ou fantasmées, n’est qu’un temps contournée, ou court-circuitée en particulier par les conduites addictives, les automutilations et les fugues, trois signes avant-coureurs d’un risque de passage à l’acte suicidaire. Elle demeure intolérable du fait que la première phase de séparation-individuation dans l’enfance a été insuffisamment élaborée et que les capacités de désinvestissement sans perte narcissique de l’objet décevant ou perdu sont insuffisantes.

En d’autres termes, le patient qui ne peut se plaindre des premiers chaos de sa vie d’adolescent (qui risquent de réactiver une blessure ancienne et profonde ou une vieille fêlure), assume rageusement, par les passages à l’acte addictifs et suicidaires, la séparation pour ne pas avoir à la subir. Évitant de se déprimer (affects dépressifs non structurés et irreprésentables, réactivation des angoisses agoniques primitives), et renaissant de ses différentes tentatives de suicide, il protège insidieusement le lien d’avec ses premiers objets d’attachement. Cependant, en particulier au moment du sevrage de ses conduites auto-thérapeutiques, lors du traitement psychothérapeutique, le risque dépressif et suicidaire apparaît majeur. Comme si en résonnance et du fond de l’âge, l’indifférenciation première sujet-objet réoccupait, au travers du transfert, la scène de l’acte II de l’adolescence.

 

Si le recours à l’épreuve des limites du corps dans le passage à l’acte est parfois la seule possibilité de se soustraire à l’emprise de l’objet d’aliénation, c’est parce que la tentative de suicide mais aussi les addictions et les automutilations si souvent associées qui répondent aussi à cette problématique d’emprise, seraient autant de « tentatives de délimitation du corps propre, mais en même temps tentative de reliaison pulsionnelle, au service de la libido, sur un mode paradoxal, au point extrême où seule la mort viendrait garantir la sauvegarde de sa vie psychique[5]. »

Ainsi dans les cas  sévères, le passage à l’acte suicidaire semble pouvoir être interprété comme dans un besoin de « s’arracher », se détacher de liens vécus aliénants, un changement de filiation, un dégagement de la filiation narcissique instituée[6]. Une rupture d’une filiation qui impose de vivre dans des schèmes ou des désirs parentaux mortifères, ou même dans des non-désirs, tous deux synonymes d’absence d’investissement. Le passage à l’acte condenserait ce désir d’individuation et son opposé, le renoncement de l’être dans la fusion indifférenciante avec l’objet. Cette filiation passant inéluctablement par la relation transnarcissique au corps, comme nous l’avons souligné.

La possession par l’objet est particulièrement forte dès qu’elle témoigne d’une emprise narcissique (enfant extension narcissique des parents assujettis à leurs injonctions) ou qu’elle est froide (vide de tout désir pour le sujet). S’ensuit une entredévoration, une lutte à la vie à la mort du sujet et de l’objet dans l’espace corporel indifférencié où le sujet détruit l’extériorité de l’objet, son absence ou ses masques. Dans la nostalgie de retrouver un lien vivant avec ses objets de la période originaire, mais dans une terreur d’exister… d’être pleinement soi. Parvenir à se sentir exister, en sortant de l’emprise du soi-même et, vivant au-dehors de ce soi-même (qui terrorise de par son effet confusionnant) vivre au-dehors son ex-istence… voilà le passage plus ou moins étroit.

Le rite de passage, le rituel d’individuation que nombre d’auteurs entrevoient dans les conduites suicidaires (en référence à la perte des rites traditionnels dans nos sociétés évoluées) apparaît être marqué par l’exclusion par l’adolescent d’une « part de l’autre en soi », d’une part jugée inintégrable à sa construction identitaire. De l’autre auteur de ses jours, non de l’autre-pair avec qui l’on pourrait vivre dans une communauté d’orphelins. C’est en ôtant de la glaise que la sculpture prend corps, une sculpture de soi certes coupable parce qu’agressive, mais qui s’appartient, plus que honteuse et aliénée. L’enjeu confère au passage à l’acte initiatique une dimension sacrée (le spirituel qui fait défaut dans les idéaux matériels) ; une vita nuova débarrassée du parasitage de l’autre (son excès de présence, comme l’omniprésence de son absence) qui nécessite le passage par l’enfer des autres pour (re)trouver non l’innocence (l’ignorance ne s’apprend pas… elle ne fait que se perdre) mais l’indépendance.

S’auto-générer n’est pas faire table rase de ses sources d’identification, mais se débarrasser de la part malade de l’autre en soi, cette part qui semblait nourrir une destinée insupportable. Un patient qui fait une TS, cet acte de vie pathologique qui ressemble à la mort, ne demande-t-il pas, pour le moins, à un thérapeute pas trop insensible, une possible réflexion si ce n’est un travail en commun sur la vie et la mort, l’autonomie et la dépendance consentie… plus qu’il ne cherche une psychologie morale ? Ce travail-là, c’est la psychothérapie qui l’entreprend et elle est indispensable pour prévenir les récidives.

 

Conclusion

Tout ce qui vient d’être évoqué pour les patients suicidaires résonne fortement avec l’actualité d’une évolution sociétale, où le défaut de contenance des adultes, fragilise considérablement la transition adolescente.

La liberté libre sans orientation dont jouissent certains les rendent paradoxalement moins libres que leurs aînés, parfois brimés par des entraves éducatives.

L’assignation à la réussite rapide dans tous les domaines que véhicule le contrat narcissique avec une société de performance, doublé d’une opposition de plus en plus radicale à suivre les modèles parentaux, laissent certains désemparés être potentiellement la proie de conduites à visée auto-calmante qui peuvent après un engrenage addictif, perdre de leur effet-solution im

[1] M. Corcos ; La terreur d’exister ; Dunod ; 2018. 2e édition.

[2] Margaret Little ; Célèbre psychanalyste et patiente de Donald Wood Winnicott, auteur de Des états-limites ; l’alliance thérapeutique ; Ed des femmes ; Antoinette Fouque ; 2001.

[3] André Green, « La folie privée » Folio ; Gallimard ; 1994.

[4] P. Ardenne, op. cit., Extrême esthétique de la limite dépassée, Paris, Flammarion, 2006.

[5] Élisabeth Birot, Philippe Jeammet, Étude psychopathologique des tentatives de suicide chez l’adolescent et l’adulte jeune, Paris, PUF, 1994.

[6] Jean Guyotat, Filiation et puerpéralité logiques du lien entre psychanalyse et biomédecine, Paris, PUF, 1995.

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